Stéphane Foucart

LE MONDE MAGAZINE  
Il n’y avait pas que le Nil et la Mésopotamie. Dans une vallée reculée de l’Iran, les archéologues ont récemment mis au jour les vestiges d’un autre berceau de la civilisation. Une cité vieille de 5 000 ans, puissante et développée, peut-être la légendaire Aratta qui impressionnait tant les Sumériens. Cette société disparue est loin d’avoir révélé tous ses secrets.

Le Nil, le Tigre et l’Euphrate. L’écriture, la ville, l’Etat. Au bord de ces trois fleuves seraient nées les trois inventions qui fondent la civilisation. Cette élégante « règle de trois » est inscrite dans le marbre des manuels scolaires. Mais elle est caduque. Elle a déjà été troublée, au début du xxe siècle, par la découverte de la culture de la vallée de l’Indus – aux confins de l’Inde et du Pakistan – dont tous les secrets n’ont d’ailleurs pas été percés. Aujourd’hui, elle est plus encore mise à mal par l’exhumation, en cours, des trésors archéologiques de l’Halil Rud.

Car l’histoire de nos origines semble aussi passer par cette vallée reculée du sud-est de l’Iran, à 200 kilomètres du détroit d’Ormuz. A côté de la Mésopotamie, située sur le territoire déchiré de l’Irak actuel, ce glissement vers l’Orient ne garantit pas aux archéologues des lieux de fouilles beaucoup plus préservés des aléas de l’histoire immédiate. Mais peu leur importe. Ce qui affleure dans ce lieu éloigné de tout pourrait bien être les vestiges d’une ville du nom d’Aratta, une cité légendaire dont les premiers textes littéraires mésopotamiens célèbrent la splendeur, et que les archéologues ne sont jamais parvenus à identifier avec certitude.

Des découvertes de cette ampleur sont faites peut-être une fois par siècle. Et encore faut-il que le siècle soit chanceux. La plupart des spécialistes de l’Orient ancien s’accordent pour le dire : il y aura un « avant » et un « après » Jiroft – du nom de la ville moderne près de laquelle ont été découverts les nécropoles et les vestiges d’une cité du IIIe millénaire avant notre ère. Ce n’est pas d’un bourg qu’il s’agit. A son âge d’or, autour de 2 500 avant J.-C., la ville a pu s’étendre sur plusieurs kilomètres carrés.

Aux yeux des autorités iraniennes, la mise au jour de ce foyer culturel et artistique inconnu, vieux de 5 000 ans, est considérable. Pour tout ce qui touche au patrimoine et à l’archéologie, Jiroft est devenu la priorité des priorités. Et malgré la crise diplomatique aiguë entre Washington et Téhéran, une chercheuse américaine de l’université de Pennsylvanie, Holly Pittman, est autorisée à travailler sur place avec des archéologues iraniens.

DES MILLIERS DE PILLARDS À L’ŒUVRE

Une découverte de cette importance peut tenir à peu de chose. Au zèle des douaniers iraniens, en l’occurrence. Au tout début des années 2000, quantité d’objets de l’âge du bronze, en provenance d’Orient, ont inondé le marché de l’art, en Europe, en Asie, aux Etats-Unis. Ces vases de chlorite – une pierre sombre et tendre facile à polir –, ces figurines parfois incrustées de lapis-lazuli, ces bronzes et ces céramiques finement décorées de motifs rares et originaux peuvent se vendre jusqu’à 300 000 euros. Leur iconographie est originale mais pas absolument inconnue.

« Des pièces semblables ou comparables avaient déjà été exhumées un peu partout dans la région – en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, dans la péninsule arabique – mais en très petit nombre, raconte le géographe et géoarchéologue Eric Fouache, de l’université Paris-XII, qui a participé à plusieurs campagnes de fouilles dans l’Halil Rud. On ne savait pas d’où elles provenaient, on n’avait aucune idée précise de la région où elles avaient été produites. « 

Pour lever ces doutes, il fallait trouver la source de ces objets, disséminés par le commerce d’une époque très reculée, puis, beaucoup plus massivement, par des pillards qui ont précédé les scientifiques.

Les douanes iraniennes remontent la filière. Elle les emmène jusque dans la province du Kerman, à quelque 1 000 kilomètres au sud-est de Téhéran. Là, dans la vallée du fleuve Halil, on découvre, en 2001, cinq nécropoles du IIIe millénaire avant J.-C., pillées et ravagées. Pour que le sac soit équitable, les milliers de pillards à l’œuvre avaient divisé les sites en carrés de 6 mètres de côté. Des centaines de tombes avaient été visitées.

Vu du ciel, le paysage est lunaire. Chaque cratère est une fosse de plusieurs mètres de profondeur, de laquelle ont été arrachés des objets d’une valeur incalculable. A Londres ou à New York, les adjudications s’envolaient pendant qu’à Jiroft les pillards revendaient aux trafiquants ce qu’ils exhumaient pour quelques euros seulement.

L’identification du site par les autorités iraniennes dissipe le mystère de la source de ces pièces qui font flamber les cours. Et elle déclenche, sur place, une répression impitoyable. L’armée quadrille la région pour protéger la vallée et, fait rarissime en Iran, des trafiquants d’antiquités sont condamnés à mort.

L’éducation a depuis succédé à la répression. Dès le début des fouilles, pour faire durablement cesser les pillages, les autorités mettent en place un programme de sensibilisation des populations locales à des rudiments d’histoire et d’archéologie. Celui-ci a déjà abouti à la restitution spontanée par la population de plusieurs centaines d’objets.
« Une fois par semaine, nous donnons dans un village de la région une sorte de petite conférence pour
expliquer aux gens que ce patrimoine est l’héritage de leurs ancêtres et que, par les retombées du tourisme par exemple, il leur profitera bien plus, à eux et leurs enfants, s’il n’est pas pillé pour être vendu à l’étranger », raconte Youssef Madjidzadeh. Cet archéologue iranien, spécialiste de l’âge du bronze, a été mandaté par les autorités en charge du patrimoine – très vite conscientes du trésor inestimable que recelait l’Halil Rud – pour expertiser les objets saisis ou rendus.

« A l’automne 2001, plusieurs dizaines de pièces confisquées avaient été stockées dans une prison de la région, raconte l’archéologue. Quand j’ai découvert les objets, je me suis littéralement effondré de stupeur. J’ai immédiatement réalisé l’importance de ce que j’avais sous les yeux. » Pour le chercheur, qui vit en France depuis 1984, ce chantier est celui d’une vie. Celui que tout archéologue rêve de fouiller un jour. Sur ce territoire encore inexploré par les scientifiques, il y a de quoi écrire des chapitres entiers dans les manuels d’histoire.

Lorsqu’il prend en charge les fouilles, l’archéologue n’est toutefois pas au bout de ses surprises. Les relevés de surface montrent que dans la vallée, les sites archéologiques du milieu du IIIe millénaire avant notre ère – contemporains des cimetières pillés – se comptent par dizaines. Peut-être par centaines. Deux d’entre eux retiennent plus particulièrement son attention : deux grands tertres, à quelques centaines de mètres des tombes et distants d’environ un kilomètre et demi, sont rapidement mis en fouille.

Ces deux collines plantées dans l’Halil Rud se révèlent être les vestiges de monuments de brique crue. Deux édifices cyclopéens. Il n’en reste pas grand-chose, mais le peu qui subsiste, abrasé et lessivé par presque cinquante siècles d’intempéries, suffit pour imaginer les colossales dimensions des deux édifices.

Le premier pourrait être une citadelle bâtie sur un plan ovale de 200 mètres sur 250 environ. Quant au second, il s’agit peut-être des restes d’un temple, élevé sur une plate-forme artificielle, elle aussi en brique crue, dominant la vallée de plus de 15 mètres. Le terrassement est gigantesque : les flancs de sa base mesurent plus de 220 mètres. Par comparaison, la grande pyramide de Kheops, sur le plateau de Gizeh en Egypte, contemporaine des constructions de l’Halil Rud, est bâtie sur un carré de 230 mètres de côté.

Au voisinage des deux hautes structures, l’archéologue fait procéder à des prospections géophysiques pour sonder le proche sous-sol. « Les anomalies détectées sous la surface ne font aucun doute : il s’agit de murs d’habitations », dit Eric Fouache, qui a dirigé deux campagnes de mesure sur place. Une cité affleure. Les deux monuments dégagés étaient « vraisemblablement intégrés dans un même ensemble urbain dont on peut évaluer la superficie à environ 6 kilomètres carrés », avance M. Madjidzadeh.

A l’âge du bronze, les brillants artisans de l’Halil Rud – dont les objets s’échangeaient et circulaient de l’Asie centrale à la Syrie – voisinaient donc avec des architectes non moins talentueux. Qui ont sans doute influencé leurs contemporains, jusqu’en Mésopotamie. Car la grande plate-forme mise au jour par Youssef Madjidzadeh ressemble à s’y méprendre au premier niveau de ces « tours à étages » – les ziggourats – qu’on rencontre entre le Tigre et l’Euphrate.

Le mythe biblique de la tour de Babel (qui n’est autre que la ziggourat de Babylone) a contribué à ancrer dans l’imaginaire occidental ces grands édifices religieux. Sur certains vases de chlorite retrouvés dans la région sont schématisés ces hauts édifices à degrés, pourvus de trois ou quatre niveaux. En outre, rappelle M. Madjidzadeh, « la plus ancienne ziggourat de Mésopotamie n’a été construite qu’autour de 2000 avant notre ère ». La culture de l’Halil Rud connaît son âge d’or cinq siècles plus tôt.

Cinq siècles au moins. Car si les premières couches, en cours de fouilles, datent du milieu du IIIe millénaire avant J.-C., il reste, dessous, une stratification riche et encore inexplorée qui plonge « à 10 mètres de profondeur, peut-être plus », dit Eric Fouache. Et, à chaque mètre creusé, les archéologues savent qu’ils remontent le temps d’autant de siècles. Jusqu’où les fouilleurs trouveront-ils des vestiges d’occupation du site ? Pour l’heure nul ne sait avec certitude. Mais il est possible qu’on puisse remonter au IVe millénaire avant l’ère chrétienne. Peut-être avant encore.

ARATTA, CE QUE TROIE EST AU MONDE GREC

La taille des édifices, le raffinement et la qualité d’exécution des objets d’art, la quantité de matériel archéologique retrouvé sur place, l’influence que la culture de l’Halil Rud semble avoir eue sur des régions distantes de plus de 1 000 kilomètres… tout cela pourrait faire de Jiroft un centre culturel et urbain de l’âge du bronze de première grandeur. Ce n’est pas tout. Selon les travaux de l’archéozoologue Marjane Mashkour, du Muséum iranien d’histoire naturelle, on consommait à Jiroft des espèces de poissons pêchées à plusieurs centaines de kilomètres du site. Un détail qui en dit long sur le degré d’organisation de la société de l’époque. Car les produits de la pêche, très rapidement périssables, devaient parcourir de longues distances en très peu de temps pour pouvoir être consommés dans l’Halil Rud.

Youssef Madjidzadeh estime que tout converge : Jiroft serait bien l’antique Aratta. Pour le philologue, pour l’archéologue, Aratta est à l’Orient ancien ce que Troie est au monde grec. Une cité suffisamment fastueuse et glorieuse pour avoir été chantée par ses adversaires les plus opiniâtres. Les premiers Grecs abattent Troie mais célèbrent ensuite, pendant des lustres, la splendeur de ses murailles et la vaillance de ses habitants ; plus de quinze siècles avant Homère, les Sumériens évoquent, eux, leur rivalité avec la fastueuse Aratta.

Ce sont eux qui écrivent, entre 2 500 et 2 000 avant J.-C., les premiers textes littéraires de l’humanité – il aura fallu près de mille ans après son invention pour que l’écriture commence à fixer des récits épiques et légendaires. Dans ces contes et légendes, fascination et jalousie pour la grande cité d’Aratta sont un thème lancinant. Pour la qualité et l’abondance de ses minerais. Pour son écrin de hautes montagnes enneigées. Pour le talent de ses artisans.

La rivalité entre les habitants de Sumer et d’Aratta a même profondément marqué la pensée mésopotamienne. A tel point que la légende attribue l’invention de l’écriture à un roi mythique de la grande cité d’Ourouk, dans le sud de l’Irak actuel, désireux d’entretenir une correspondance diplomatique avec le lointain seigneur d’Aratta. C’est une certitude : il y a 4 000 ans, pour les scribes qui impriment ces récits dans l’argile, Aratta appartient à un univers déjà ancien et révolu. Comme pouvait l’être, par exemple, le monde de l’empire romain pour un chroniqueur européen de l’an mil.

Comment être sûr d’avoir retrouvé une cité que les toutes premières chroniques de l’histoire présentent déjà comme légendaire ? « Nous ne savons pas si Aratta a réellement existé, explique Michèle Casanova (université Rennes-II, Maison de l’archéologie et de l’ethnologie). Ni si ce nom décrivait, comme on le pense généralement, une ville ou un royaume ou bien encore une région prise au sens large… » Il y a d’autres sites archéologiques candidats au prestigieux titre d’Aratta. Comme par exemple Shahr-i-Sokhta, « la cité brûlée du désert salé », plus loin au nord-est, à la frontière irano-afghane.

En 1976, Youssef Madjidzadeh avait publié une étude des indices topographiques dispersés dans les vénérables chroniques sumériennes : il en avait déduit qu’Aratta devait se trouver dans le sud-est de l’Iran. Deux décennies auparavant, le grand sumérologue américain Samuel Noah Kramer (1897-1990), après avoir traduit les quatre textes sumériens mentionnant la cité mythique, n’avait pas dit autre chose. Entre les descriptions littéraires et la situation du site de l’Halil Rud, les concordances sont donc troublantes. Mais tant que les fouilleurs n’auront pas exhumé de textes, sur place, assurant qu’on est bien ici à Aratta, le doute et la controverse subsisteront.

Des textes ? Le site de Jiroft en recèle pourtant. Contre toute attente. Mais ils sont pour l’heure indéchiffrables. Lors d’un colloque qui s’est tenu à Ravenne (Italie) à l’été 2007, Youssef Madjidzadeh a suscité un intérêt et une méfiance considérables en dévoilant les photographies de trois tablettes d’argile portant une graphie inconnue jusqu’alors. Les trois tablettes, estime-t-il, peuvent être datées entre 2 600 et 2 400 avant J.-C. « Elles semblent témoigner de différents stades d’évolution d’une même écriture », avance l’archéologue.

Ces signes imprimés dans l’argile n’ont jamais été relevés ailleurs. Ce sont des figures géométriques simples – carrés, triangles, cercles – avec, parfois, l’apparition de ce que leur découvreur décrit comme de possibles signes diacritiques, destinés à changer la prononciation de tel ou tel caractère. Pour certains savants, la possibilité d’une contrefaçon moderne, d’une pure invention, n’est pas à exclure. D’autant que la première des trois tablettes a été apportée aux archéologues par un habitant de la région et n’a donc pas été découverte in situ. Mais, souligne M. Madjidzadeh, les deux autres ont été exhumées dans les règles de l’art.

Hélas ! Trouver des textes ne suffit pas à les lire. Et, en l’espèce, les épigraphistes risquent fort de se trouver face à un mur. Car on ignore tout des anciens habitants de l’Halil Rud. Leur langue, en particulier, nous est inconnue. Or décoder une écriture sans même connaître la langue qu’elle transcrit, voilà qui relève de la gageure. Surtout si le corpus de textes exhumés se limite à quelques pièces…

« Les Mésopotamiens nous parlent à travers les siècles, nous avons traduit leurs textes, ils nous racontent leurs histoires, dit Youssef Madjidzadeh. J’ai parfois le sentiment que ceux qui habitaient dans l’Halil Rud essaient aussi de nous parler, mais c’est un peu comme s’ils étaient derrière une vitre épaisse. Nous voyons leurs lèvres bouger et nous ne les entendons pas. «  Leur écriture nous est muette, sans doute pour longtemps. A moins, comme l’espère M. Madjidzadeh, que les fouilles ne révèlent des tablettes bilingues, une sorte de pierre de Rosette locale.

ENTRER DANS L’IMAGINAIRE DES GENS

En attendant, les archéologues et les historiens d’art peuvent toujours lire l’iconographie des vases et des céramiques exhumés dans l’Halil Rud. Observer ces représentations d’animaux, ces hommes domptant des guépards, ces chimères mêlant des bustes humains à des corps de scorpions, de taureaux ou de grands félins, c’est entrer dans l’imaginaire des gens de Jiroft.

L’archéologue Jean Perrot (CNRS), auteur d’une longue étude sur cette iconographie, y constate une sorte de lacune, une absence étonnante.  » Celle de toute figure pouvant être interprétée comme la représentation d’une divinité, à l’instar de ce que l’on observe dans le monde mésopotamien, explique-t-il. On ne trouve à Jiroft que les formes d’une opposition entre des forces favorables à l’homme représentées par l’aigle ou le guépard ; tous deux mènent avec l’homme un combat contre la souffrance et la mort symbolisées par le serpent et le scorpion. Dans cette recherche d’un équilibre on peut voir l’illustration première d’une pensée dualiste que l’on retrouvera plus tard dans le bouddhisme, le taoïsme et nombre de religions orientales. « 

Cette pensée, ajoute Jean Perrot, se retrouve  » usque dans la religion des Perses, avec Ahura Mazda, qui a aussi pour fonction d’assurer le bonheur de l’homme ». Par le biais des Perses, les gens de Jiroft ont-ils aussi légué au monde judéo-chrétien sa réticence à représenter la divinité ? Pourquoi pas ? Car, après tout, une part de l’Ancien testament a été écrite au VIe siècle avant J.-C., alors que le Proche-Orient est intégré à l’empire perse, dont le fondateur, Cyrus le Grand, est décrit dans le texte biblique comme l’indéfectible allié des Judéens…

Ce qu’elle a pu léguer, la culture de l’Halil Rud ne l’a toutefois transmis que de manière très indirecte. Car, à la différence de la civilisation mésopotamienne, elle disparaît aux époques les plus reculées. Sans descendance.

Entre 2 000 et 1 700 avant notre ère une ou plusieurs crises successives secouent l’Orient. La magnitude de ces événements, dont la nature est discutée, est considérable. Des villes se vident, des civilisations s’effondrent. Un vrai jeu de dominos. La culture de la vallée de l’Indus s’efface vers 1 750 avant J.-C. Bien plus loin à l’ouest, la Mésopotamie subit aussi des changements profonds.

De nouveaux peuples, venus de Syrie, remplacent les populations du « Pays entre les deux fleuves » ; le sumérien devient langue morte. La culture de l’Halil Rud sombre dans ces grands chambardements. A la charnière du IIIe et du IIe millénaire avant notre ère, l’occupation du site se réduit, inexorablement. Et le sud-est de l’Iran actuel perd, pour mille ans, sa tradition urbaine.

Morte aussi prématurément qu’elle s’est développée, la civilisation de Jiroft contraint à réviser les certitudes sur le Proche-Orient à l’âge du bronze. « C’est toute notre conception des débuts de la civilisation antique qui doit être revue, explique l’archéologue Michèle Casanova. Le modèle très en vogue, dit du centre et de la périphérie , qui donne la suprématie aux civilisations urbaines nées en Egypte et en Mésopotamie et qui relègue au second plan des régions comme l’Iran, l’Asie centrale et la péninsule arabique, considérées comme marginales, est totalement à revoir. »

D’autant que les deux régions à qui la primauté est ainsi donnée ne sont pas sans charge culturelle. « L’Egypte et la Mésopotamie sont vues comme le berceau de notre civilisation judéo-chrétienne car elles tiennent un rôle important dans la Bible », poursuit Mme Casanova.

Or, depuis un siècle les archéologues pensent s’affranchir du Livre saint en démontrant sur le terrain que nombre des chroniques qu’il relate n’ont pas de réalité historique. Mais, en même temps qu’on discute les détails du récit biblique, on tient inconsciemment pour acquis que les lieux qu’il cite, dans la vallée du Nil ou le sud de l’Irak actuel, sont bien ceux où tout a commencé.

Pourtant, de nombreux indices suggèrent qu’outre Jiroft, le plateau iranien et l’Asie centrale ont été des foyers culturels majeurs. Les découvertes de l’Halil Rud achèvent de cristalliser cette intuition. Elles ouvrent, selon Youssef Madjidzadeh, « un siècle de recherches archéologiques ». Si les affaires du présent et la guerre n’empêchent pas, comme en Irak, la quête de notre passé.