Ali RASTBEEN

Géostratégiques N° 10 ,Institut international d’études stratégiques

A l’heure où l’Iran connaît un nouvel élan sur le plan international, la connaissance de son histoire et la composition structurelle de son régime politique, de ses racines historiques, géographiques et humaines, dans leur unité et leurs contradictions, nous semble judicieuse, à la compréhension du fonctionnement particulier de son système politique.

L’Iran pré-islamique

Avec ses 1 648 000 km2 et plus de 80 millions d’habitants1, situé au sud-ouest de l’Asie et portant le nom du grand plateau central de l’ancien Empire perse, l’Iran actuel est un des plus importants points de passage et le lieu de contact des peuples, des nomades et des civilisations à travers l’histoire. Il a été, jusqu’à un passé récent, le berceau d’empires vastes et largement connus. Outre ses importantes richesses naturelles, sa position géographique, à l’extré­mité du Proche-Orient et à la porte de l’Asie Centrale, lui confère une impor­tance géopolitique considérable. Le Golfe Persique au sud et la mer Caspienne au nord constituent des sources énergétiques de premier plan pour ce pays. Au lendemain de la disparition de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, l’Iran a, une nouvelle fois, retrouvé sa position charnière économique privilégiée entre l’Orient et l’Occident.

Dans le monde actuel marqué par des relations de plus en plus étroites entre les peuples, la connaissance de l’Iran devient un besoin et se fait en com­mençant par la découverte de son histoire :

L’Iran est le souvenir des peuples aryens qui se sont déplacés et installés sur ce territoire à partir du IlIe millénaire avant J.-C. Ils s’y sont éparpillés, mélan­gés avec les autochtones et ont fini par créer, vers le milieu du le millénaire, le grand empire achéménide. Auparavant, les Elamites et les Kassites avaient ins­tauré leur pouvoir pendant plusieurs dizaines de siècles sur certaines parties de ce territoire. L’empire des Achéménides a vu le jour en 559 av. J.-C. avec les conquêtes de Cyrus, et a disparu en 331 à la suite de l’invasion d’Alexandre le Macédonien.

Après Alexandre, un de ses généraux, Séleucos, à travers son mariage, gou­verna ce pays. Ses successeurs y ont gardé le pouvoir jusqu’à l’an 50 av. J.-C. Ils y ont créé des colonies grecques et macédoniennes jusqu’aux frontières orientales du pays, y propageant ainsi la pensée occidentale. En 250 av. J.-C., Arsace, de la branche des Aryens du Khorasan, remporta la guerre contre les Séleucides à Antioche, et fonda la dynastie des Arsacides qui régna jusqu’en 226 ap. J.-C. (soit 476 ans) devenant ainsi voisin des Romains, ce qui déclencha d’innombrables conflits.

En 224 ap. J.-C., Ardachir, fils d’un haut dignitaire du temple de « Nahid », situé à Istakr dans la province de Pars, se souleva contre le pouvoir des chefs de bureaux et installa la dynastie des Sassanides imprégnée d’une couleur religieu­se. Ses descendants régnèrent sur l’Iran jusqu’en 651 – 437 ans. Le dernier roi de cette dynastie, Yazdgard III fit face à l’invasion arabe et perdit la vie.

L’Iran islamique

En 633, l’armée arabe, sous la bannière de l’Islam, attaqua l’Iran. Jusqu’en 651, les envahisseurs, à la recherche de Yazdgard, s’enfoncèrent vers l’est du pays jusqu’à l’extrémité du Khorassan, mais le pouvoir islamique a mis plusieurs siècles pour installer définitivement son autorité. La domination arabe changea le tissu social du pays. Les tribus et colonies étaient porteuses de nouvelles conditions discriminatoires. Toutefois, la langue des Perses résista de son mieux à l’invasion multilatérale de cette horde étrangère et bien que des mots arabes soient entrés dans la langue persane, celle-ci, contrairement à beaucoup d’autres conquêtes arabes, préserva ses racines. Les premières réactions des Iraniens contre le pouvoir arabe se manifestèrent par la création de schismes et la participation des Iraniens dans des alliances de la noblesse Qurayche dans la lutte pour le pouvoir. Les Iraniens ont joué un rôle primordial dans l’avènement du califat des Abbassides. Ils ont également été à l’origine de nombreuses révoltes religieuses et paysannes de grande ampleur contre la politique discrimi­natoire sociale et religieuse des califes.

Le premier pouvoir iranien à l’Est du califat des Abbassides fut fondé par Tahert Zolyamineyn, général iranien du calife, suivi par les Samanides du Khorasan, les Saffârides du Sistan, les Ziyarides dans le sud et le centre, et les Bouyides qui dominèrent également Bagdad, siège du califat islamique et qui y exercent la fonction du gouverneur militaire.

Le pouvoir des Ghaznévides marqua le début de la présence des Turcs en Iran. Ce pouvoir est fondé en 976 à Ghazney, par Saboktakine, un esclave turc de la cour des Samanides. Mahmoud, le second roi ghaznévide, étendit son pouvoir à l’est et au centre de l’Iran et, conformément à la politique préconisée par Bagdad, réprima les mouvements religieux opposés au calife. Sous ce pré­texte, il attaqua les villes du centre (Rey et Ispahan) et les foyers d’agitation d’opposants qui n’étaient que des  chiites. Il fit disparaître les Bouyides, engagea une guerre de religion en Inde et y établit sa domination sur une par­tie du pays. Cependant, le calife, effrayé de constater la concentration de pou­voir à l’est de l’Iran entre les mains d’une seule autorité, fit secrètement entrer en Iran les Turcs Seldjoukides. Ceux-ci, sous le règne de Masoud, fils de Mahmoud, mirent fin à la dynastie ghaznévide (1037).

Du IIe au Ve siècle, s’étale la période de l’épanouissement de la culture et de la civilisation au sein de l’empire islamique, dans lequel les Iraniens ont joué un rôle primordial, concernant nombre de domaines scientifiques mais aussi de traduction, de rédaction et de vulgarisation d’ouvrages. Plusieurs siècles après, ces mêmes ouvrages sont utilisés en Europe comme sources d’enseignement.

Les Séldjoukides qui, dans leur soutien au calife, se rendirent jusqu’à Bagdad et consolidèrent le sunnisme, créèrent un immense empire qui s’étendit du plateau iranien a l’Asie mineure, l’Egypte et l’Algérie. Très rapidement, des divergences éclatèrent avec le calife. Les Turcs Séldjoukides constituèrent la pre­mière vague d’invasion en Iran pour y régner de 1037 à 1157. Or, à la suite de la mort du sultan Sandjar, les rois Séldjoukides gouvernèrent de manière indépendante sur différentes parties de l’Iran jusqu’à ce que, entre 1193 et 1200, leur dynastie soit détruite par les Turcs Ghoz ou les Kharazmchahians ou les Atabag (les dirigeants Séldjoukides). Cette dynastie a également été présente lors des Croisades. « Kharazmchah » était le titre du gouverneur qui régnait héréditairement sur le Khorassan et nommé à ce poste par le sultan Seldjoukide.

Le dernier Kharazmchah, sultan Mohammad, conquit la majeure partie de l’Iran et se dressa contre le calife de Bagdad, mais en 1226, il s’enfuit devant l’invasion de Gengis Khan.

L’invasion des Mongols fut la seconde attaque de l’Iran par les Turcs. Elle commença en automne 1226 pour se terminer en 1229. Tout le Khorassan fut détruit et sa population massacrée. En 1261, son petit-fils, Hùlagù fut chargé de reconquérir l’Iran. Après quatre années de guerre, il se dirigea vers Bagdad où il exécuta Mosta’sam, dernier calife abbasside. Il balaya le califat, massacra la population locale et s’installa à Maragha où il régna jusqu’en 1273. Ses suc­cesseurs restèrent en Iran jusqu’en 1364 et disparurent à la suite des soulève­ments locaux, ayant souvent des implications religieuses.

La troisième vague d’invasion turque commença par l’attaque de Timùr au Khorassan (1392), consécutive à la destruction de villes et au massacre de leurs habitants. Ses successeurs survécurent à l’est et au nord-est de l’Iran jus­qu’en 1522. Le mouvement religieux Hùrùfiya vit le jour sous l’invasion de Timùr et fut sévèrement réprimé. Après la mort de Timùr, ses fils entrèrent en conflit et l’empire éclata. Finalement, Zahir ed-din Babor Chah, transféra son pouvoir en Inde, où les tribus éparpillées en Iran et en Asie Mineure, continuè­rent à s’entre-tuer pour le pouvoir. Les tribus turques Aq-quyunlu finirent par éliminer les Qara-quyunlu en 1483 et assurèrent leur domination sur le nord ouest de l’Iran, l’Asie Mineure, l’Irak et le Fars. Elles établirent des relations avec la cité de Venise et des gouvernements européens, puis seront évincées du pou­voir par Chah Ismâ’ïl Séfévide en 1530.

Sous la domination turque, les Iraniens subirent une double discrimina­tion. Celle de l’époque arabe continua sous une forme de traditions et de pré­ceptes religieuses. À celle-ci, vinrent s’ajouter l’interdiction de porter des armes et de ne pas pouvoir effectuer le service militaire. Ces vexations étaient mainte­nues jusqu’à l’avènement de Chah Abbas Ier. Ce dernier, les supprima par le biais de la création d’une armée de fusiliers. La supériorité du peuple turc consistait à avoir les biens et le contrôle du peuple conquis. Le « Yassa » de Gengis était supérieur aux lois et traditions islamiques. La réaction populaire face à l’oppression turque s’exprimait à travers des soulèvements à caractère religieux. Le mouvement ismaélite et d’autres schismes à l’époque des Séldjoukides, l’extension du soufisme qui était une forme de résistance, en sont des exemples. Le soulèvement des Sarbédarans était également une sorte de réaction urbaine de l’époque mongole qui vit jour à Kerman et dans d’autres villes sous forme de mouvement à caractère héroïque.

L’installation des Séfévides, à une époque où des petits monarques locaux (des chefs de tribus) avaient fait leur apparition un peu partout dans le pays, et transforma la nation. Cette dynastie était issue du culte soufi qui constituait un des fondements du pouvoir. Elle arriva au pouvoir à travers ses liens tribaux. Les tribus qui vivaient en Asie Mineure et y menaient des guerres de religion sous la bannière des fondateurs du pouvoir contre les Arméniens et les Géorgiens, notamment étaient des Turkmènes et attribuaient un caractère divin à leur chef. Ils capturaient les enfants et les femmes et les vendaient sur le marché des esclaves. Chah Ismâ’îl fonda en 907 de l’hégire (1501) la dynastie des Séfévides en éliminant celle de Aq-quyunlu.

Le roi Séfévide attribua un caractère religieux à son mouvement et s’éle­va contre la pensée iranienne fondée sur la tradition et les quatre religions et hissa le chiisme duodécimal dont les adeptes se cachaient jusqu’alors, au rang de la religion officielle. Il est à l’origine d’importants massacres en Iran visant les adeptes d’autres religions. Pour assurer l’expansion de ses propres croyances, le monarque fut obligé d’introduire des religieux en provenance des tribus de la Jordanie et du Liban. Son successeur écrivit à propos d’un religieux qu’il avait fait venir de Djabal Amel qu’il était « le successeur du dernier Imam » et qu’il fallait se soumettre à lui. La dynastie Séfévide était fondée par des religieux chiites et le pouvoir de sept tribus Qizilbash. Le pouvoir excessif de ces religieux et leur rivalité avec les tribus Qizilbash affaiblit le pouvoir. Le dernier roi séfévide fut destitué en 1722 et tué en 1729.

La dynastie des Séfévides qu’avait établi des contactes avec le Vatican et des monarques européens, fut abolie par le fils du chef de la tribu Qaldjaï, gou­verneur de Kandahar. La domination de cette famille sur Ispahan dura sept ans.

Nader, de la tribu Afshar, décima les Qaldjaï et s’installa sur le trône en 1736. Il fut assassiné en 1748 par ses commandants. La guerre pour le pouvoir reprit en Iran. Agha Mohammad khan, tua le dernier roi Zand et devint le monarque unique de l’Iran. Son couronnement eut lieu en 1795 à Téhéran. Un an plus tard, il mena la campagne de Géorgie, mais fut assassiné par ses serviteurs en cours de route. Son neveu lui succéda.

Les Qadjars comme les Afshars étaient une des sept composantes des Qizilbash, au service du Chah Ismail. Arrivés au pouvoir, sans expérience, ils gouvernèrent le pays comme une tribu. Les successeurs de Agha Mohammad Chah s’appuyèrent sur deux leviers : l’arbre généalogique qui faisait remonter leur ancêtres au commandant Gengis et leur foi dans la religion chiite. Les rois Qadjar considérèrent le peuple comme des serfs et les fonctionnaires comme des domestiques. Or, à cette époque tout était révolu. La Russie, présente au nord et la Grande-Bretagne au sud et à l’est, étaient devenus les voisins de l’Iran. Le colonialisme occidental planifia leur action contre l’Iran, tandis qu’à l’intérieur du pays, les guerres, les destructions et la vassalité persistaient. L’Europe profita de l’ignorance de la cour Qadjar : la Russie attaqua l’Iran et occupa la Géorgie, l’Arménie, puis tout le Caucase, préparant le terrain à une invasion de l’Iran.

À l’intérieur du pays, les religieux étaient en proie à des luttes intestines. Tout d’abord, les « ossoulis »2 s’affrontèrent aux «akhbari3», les évincèrent bru­talement, les renvoyèrent et réécrivirent les textes religieux. Suite à la défaite de l’Iran face à la Russie, une religion nouvelle vit le jour : le « cheikhisme4», suivi du « babisme»5 accompagnés de violents soulèvements et de crises sociales. C’est dans ces conditions que l’idée du « Vélayet faqih » fut avancée par les « ossoulis ». Les religieux qui possédèrent un poids important, intégrèrent la scène politique sous le règne du 4ème roi Qadjar (Nasser ed-Dine) et tentèrent de faire admettre leurs idées face au pouvoir despotique du roi. Ils devinrent les partenaires des responsables administratifs et soutinrent le bazar. À cette pério­de, la croissance économique était déséquilibrée d’une part par l’absence de réaction de pouvoir Qadjar contre la politique coloniale, et d’autre part, par le despotisme individuel du pouvoir, qui avec la domination commerciale des puis­sances étrangères, empêchèrent l’extension de la propriété foncière.

La chute des industries manufacturières face aux articles importés a été un des facteurs qui précipitèrent la crise sociale et préparèrent le terrain à l’insur­rection populaire pour réclamer le changement du système politique. L’assassinat du quatrième roi Qadjar (1896) au moment où il allait entamer la cinquantième année de son règne, fut le détonateur de la révolution.

Sous le règne de son successeur, Mozzafer ed-Dine alors que la revendi­cation générale était la justice et la liberté, les religieux se divisèrent en deux groupes : « partisans de la liberté », « despotiques » bien qu’ils sollicitèrent ensemble la création d’une « maison de justice ». Les religieux participèrent aux événements qui conduisirent à la signature du décret de la Constitution dans laquelle, ils mettaient en place le vélayat faqih parmi les premiers principes. À partir de 1906, le système politique iranien devient constitutionnel. Les religieux devinrent alors les principaux acteurs de la vie politique.

Lors de la Première Guerre mondiale, l’Iran devint l’axe stratégique régio­nal. À la suite de la Révolution d’Octobre 1917, la Russie disparut de la scène. Cependant, les affrontements entre les religieux et les conservateurs d’une part, et les révolutionnaires de l’autre, atteignirent leur apogée. La Grande Bretagne resta la seule puissance étrangère en Iran sitôt la paix signée. Son projet consis­tait à mettre en place une ceinture autour de l’État bolchévique révolutionnai­re. Le coup d’État du 22 février 1921 mit fin à la domination des Turcs au Nord de l’Iran. Dès son avènement, le nouveau régime militaire tenta, à l’instar des Ottomans, de préparer le terrain pour instaurer une république. Une forte opposition des religieux face à ce projet, se manifesta, et en décembre 1925, l’ancien colonel Réza Pahlavi, devint roi d’Iran et fonda la dynastie des Pahlavi.

L’arrivée au pouvoir de Réza Chah relégua au second plan le conflit entre les réformateurs et les conservateurs. Cependant, les rénovations indispen­sables survenues sous son règne ainsi que les réformes administratives et sociales n’étaient pas radicales. Son despotisme personnel empêcha les religieux d’intervenir dans les domaines non ecclésiastiques, en particulier, dans la vie politique. Cependant, durant l’occupation de l’Iran en août 1941 par les Alliés, la destitution du monarque et le retour aux libertés politiques, permirent aux religieux de se hisser à nouveau sur la scène politique et, animés d’une conception conservatrice, ils commencèrent, à mobiliser la population dans les mosquées et dans les lieux de cultes, puis publier des livres et des journaux, et à s’opposer au modernisme. Les demeures des dignitaires religieux se transformè­rent en centres de règlement des affaires politiques. La réaction des modernistes fut brisée par le lien qui se tissait entre les religieux et les conservateurs. Ahmad Kasravi, juriste et savant iranien, perdit la vie dans ce combat. Au cours de cette période, les religieux jouèrent sur deux tableaux : d’un côté, ils se montrèrent opprimés par la dictature et de l’autre, ils tentèrent de trouver leurs privilèges d’avant 1925. Simultanément, un groupe de modernistes religieux tenta de s’intéresser à la culture et aux sciences modernes. L’école Fayzieh de Qom, fon­dée en 1336 de l’hégire (1917) par l’ayatollah Mohammad Feyz et, qui depuis 1340 de l’hégire (1921), fut le lieu d’enseignement de l’ayatollah Cheikh Abdolkarim Haéri Yazdi, s’efforça, en collaboration avec les institutions de Nadjaf, d’étendre l’enseignement théocratique et continua de former les jeunes théologiens. Face à Kasravi qui, avec une persévérance sans faille et sans pareille, s’est élevé contre l’institution ecclésiastique, revendiquant son assainis­sement, des dizaines d’ouvrages fut publiés par le clergé, dont le « Kashef-ol-asrar » de Seyed Rouhollah al-mousavi Mostafavi, dans lequel l’auteur autori­sait l’assassinat de Kasravi. Une première tentative eut lieu en mai 1945, mais Kasravi ne fut que blessé. Les Fédayins de l’Islam revendiquèrent cet acte. Un dirigeant de ce groupe Navab Safavi un jeune élève théologien, parviendra peu après à assassiner Kasravi à coup de couteau dans le bureau du juge d’instruc­tion au Palais de justice, « Nous avons tué Kasravi ! » hurla la foule fanatisée.

Le silence de l’État et le soutien apporté par l’institution religieuse aux assassins, hissèrent les « Fédayins de l’Islam » au rang d’acteurs politiques de l’époque. Ils bénéficièrent également du soutien de l’ayatollah Seyyed Abolghassem Kachani qui, après l’occupation de l’Iran en août 1941, joua le rôle de Seyyed Hassan Modares face à Réza Chah. Dans cette lutte pour le pou­voir, qui opposait les partisans de la dictature Pahlavi et les constitutionnalistes, dans la rivalité entre la Grande-Bretagne et l’Union Soviétique, ainsi que les par­tis qui leur étaient inféodés, les intellectuels rivalisaient avec les conservateurs.

Les Fédayins de l’Islam par leurs actes de terreur et assassinats, trouvèrent un écho dans le journal « Nabard-é Mélat » (le Combat du peuple) devenu leur organe de communication, qui portait un sous-titre en arabe : « l’Islam est au dessus de tout ! ».

Dans ce contexte, le pétrole devint source d’affrontement et la guerre de l’or noir prit une ampleur considérable avec le gouvernement britannique et la compagnie British Petroleum, et la mainmise des États Unis et l’intérêt qu’ils y trouvaient. Les assassinats continuèrent : Abdolhossein Hagir, (ex-Premier ministre et ministre de la Cour), Zanguéné (ministre de la Culture et recteur de la faculté de droit de l’université de Téhéran) et surtout le Général Razmara, militaire puissant et Premier ministre en activité. Tous ces meurtres étaient com­mis par les « Fédayins de l’Islam ». Après la mort de Razmara en 1949, Navab Safavi se présenta fièrement dans les réunions politiques. Avant même ce der­nier assassinat, il avait eu un entretien avec le monarque et, plus tard, effectua un voyage en Egypte où il rencontra les Frères musulmans.

Cependant, la montée en puissance du mouvement national iranien ne l’avait pas empêché de connaître des divisions et des différends entre le groupe de Navab et celui de l’ayatoallah Kachani. Navab projeta l’assassinat de Mohammed Mossadegh6 et de Hossain Fatémi (ministre des Affaires étrangères). Un premier complot fut déjoué et le second se solda par un demi-échec. Après le coup d’État d’août 1953, fomenté par la CIA dans lequel les religieux jouèrent un rôle important, l’aura des « Fédayins » commença à se ternir. Le projet avor­té de l’assassinat du Premier ministre, Hossein Ala, conduisit à l’arrestation, le jugement et l’élimination du groupe « Navab ». Or, au début des années 1960, le meurtre de Hassan Ali Mansour (Premier ministre) et la tentative d’assassinat du roi dans son propre palais en 1962, remirent le nom des Fédayins de l’Islam à la Une des journaux. À cette époque, la réforme agraire avait modifié le pay­sage social de l’Iran. Les religieux s’y opposèrent farouchement, ainsi qu’aux actions des pouvoirs publics quant à l’émancipation des femmes.

C’est alors que, pour la première fois, le nom du Hodjatoleslam Rouhollah Khomeyni apparut en tant que signataire des communiqués destinés à enflam­mer la population. Un mouvement lié au général Bakhtiar et aux événements de juin 1963. Suite à l’arrestation de Khomeiny, les hauts dignitaires de l’époque lui octroyèrent le titre d’ayatollah, ce qui lui permit d’avoir la vie sauve et le gou­vernement se limita à son égard de l’envoyer en exil en Turquie, puis en Irak.

Ainsi, se forma l’embryon de la nouvelle organisation des religieux ira­niens dans leur opposition contre le régime du Chah. Les mouvements anti­monarchiques poursuivirent leurs actions jusqu’en 1979, date à laquelle la monarchie fut renversée et le vieux rêve d’instauration d’un régime théocratique en Iran se concrétisa enfin.

La situation évolua très vite de façon opaque de janvier 1978, et surtout depuis le début de juillet de cette année. Une constante, toutefois, la même depuis la révolution islamique du 11 février 1979 : le régime de Téhéran tenta de contenir les conflits internes qui risquaient d’avoir un impact plus ou moins direct sur les options fondamentales de l’Iran tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

L’évolution la plus marquante est sans doute l’acceptation, à la mi-juillet 1988, par l’Iran, de la résolution 598 des Nations Unies pour le règlement du conflit avec l’Irak qui avait débuté en 1980. En dépit des difficultés techniques pour la mise en application de cette résolution, le changement de la position iranienne marquée jusque là par une intransigeance à toute épreuve n’est pas surprenant pour autant. Cet essoufflement de la République islamique est la conséquence d’un triple échec : militaire, mais aussi économique et politique.

Sur le plan militaire, malgré les multiples offensives lancées depuis 1982, les troupes iraniennes n’ont pu entamer les lignes défensives de Bagdad. Bien au contraire, les contre- offensives irakiennes avaient jusqu’au cessez-le-feu remporté des succès certains permettant à l’armée de Saddam Hussein de reprendre le terrain perdu en territoire irakien.

Sur le plan économique, la défaite était aussi significative. Certes le pays n’était pas endetté, mais la guerre et les lourds sacrifices qui en ont découlé avaient affaibli le niveau de vie de la population. Sur le plan politique enfin, le conflit de pouvoir n’étant pas réglé pour autant. Le cessez- le-feu et les négo­ciations entre l’Iran et l’Irak avaient d’ores et déjà entraîné une redistribution des cartes sur l’échiquier politique iranien.

Que s’est il alors passé ? En quoi se résumait le cessez-le-feu avec l’Irak, constituait-il seulement la paix ? Quels étaient réellement les enjeux régionaux et internationaux de la paix pour l’Irak et la République islamique ?